Federman
Alors tu l’écris cet article sur Raymond, au lieu de hurler dans ta tête et de râler en piétinant sur place. Ben oui, Raymond c’est quand même un sacré type, surtout un destin inouï, un vrai film, comme en ont vécu beaucoup de ceux de sa génération, sauvés par le hasard , à jamais orphelins : Boris Cyrulnik, Aharon Appelfeld, bien d’autres anonymes., nés juif pendant les années quarante, et devoir vivre sa vie avec les fantômes…. Donc Raymond Federman, le gamin de Montrouge que sa mère pousse dans le débarras, tandis que la famille est arrêtée puis déportée . Pourquoi moi, se demandera t il toute sa vie. Le gamin terrorisé reste enfermé 24h sans moufter, puis traverse Paris pour retrouver une tante, il arrive alors que la famille est emmené par la Police, la tante a le réflexe de dire que le petit Raymond est un copain des enfants, il se retrouve à nouveau tout seul . On l’envoie travailler dans une ferme, rencontre du fumier du sang et de la solitude encore, découverte aussi de la sexualité, puis plus tard il émigrera aux États- Unis où il a retrouvé la trace d’un oncle. Fan de Jazz, il tâtera sérieusement du saxo avec la crème de l’avant garde musical, seul blanc au milieu des musiciens noirs. Divers boulots, puis guerre de Corée qui lui permettra d’obtenir la nationalité Américaine et de faire des études, il deviendra professeur de littérature , traducteur et ami de Samuel Beckett entre autre.
Quitte ou double, chef d’oeuvre et performance d’écriture tout à la fois, mettra des années à trouver un éditeur. Un homme s’enferme dans une chambre pour écrire un livre, il se donne un an, et prévoit de n’en pas sortir avant la fin du livre : liste de provisions, nouilles, dentifrice , savonnette, sauce tomate, tout est calculé au plus juste, la typographie est une œuvre d’art en soi, bien sûr aussi une façon de tourner autour de l’indicible, raconter la solitude de celui qui a survécu quand tous les autres ont été « transformés en savonnette ».
La voix dans le débarras est aussi une expérimentation littéraire autour de cet enfermement initial, celui qui sauve et isole pour toujours, L’émotion reste éludée par l’aspect formel de l’écriture, on n’est pas là pour pleurer sur soi, et en même temps comment rendre compte de l’expérience de cette peur et de cet abandon ?
Raymond Federman , c’est aussi beaucoup d’humour, d’histoires de sexe et de scatologie, comme s’il fallait en faire plus pour compenser toutes ces vies qui ont été effacées.
D’autres livres plus accessibles, drôles et jouissifs ont paru, hantés par le sexe et l’absurde, La fourrure de ma tante Rachel, Moinous et Sucette, A qui de droit, principalement aux éditions Al Dante. Son essai Surfiction est passionnant également. Je cite quelques phrases d’un entretien dans Le Matricule des Anges (2005) :
« C’est écrire une fiction sur une autre fiction. Quelle est cette fiction sur quoi on écrit? C’est la vie.( ….) Quand l’histoire d’une vie passe par le langage, ça devient une fiction.(...)C’était aussi l’idée exprimée par les structuralistes : il n’y a plus d’originalité. »
Je trouve ce personnage, son parcours et son écriture assez roboratifs, ce fut une de mes belles découvertes il y a une quinzaine d’années, donc, merci à la revue du Matricule. Puisque nous voilà tous enfermés, séparément tous ensemble, l’occasion de relire ce sommet de ma bibliothèque me paraît évidente pour ma part.